Leçon n°47 : Être malade

C’était la sale période, celle où les virus se propageaient aussi vite que les musiques de Justin Bieber, celle où l’on hésitait entre une petite veste et un  gros manteau, celle où mes collègues éternuaient partout sans retenue. Je n’y avais pas échappé, à la tonne de mouchoirs, au nez rouge, aux yeux qui coulaient. J’étais en apnée, tout le temps. Les sinus complètement pris, les oreilles bouchées. J’avais le droit à la complète. En revanche, je n’avais pas eu le droit à l’arrêt maladie. Malgré toute ma souffrance, la vieille connasse de médecin m’avait obligée à aller travailler. « Un simple rhume » avait-elle dit. Elle n’avait donc pas vu qu’au fin fond de ma gorge, deux grosses testicules naissaient et se gavaient de mes globules blancs. J’avais sans doute une angine, ou quelque chose de plus grave peut-être. Ce qui était sûr, c’est que j’étais malade. Et que je devais aller bosser.

dying

Alors, sans grande motivation, je partais au bureau, un mouchoir toujours à la main et tendant l’oreille à chaque parole. C’était bien simple, je n’entendais rien. Ce qui était plutôt dérangeant. Surtout alors que je devais rencontrer l’un des clients les plus importants de « Qui l’eut cul ? », une sorte de Marc Dorcel de la lingerie, un mec qui, tous les jours, était payé à reluquer des mecs à poil pour savoir lesquels avaient le plus beau pénis dans un caleçon. C’était son taff. Vérifier que le paquet valait le détour pour des photos un peu sexy. Un génie de la photographie coquine.

J’allais le rencontrer, aujourd’hui, alors que mon nez ressemblait à une patate qui était passée au four à 200° pendant 25 minutes. Thomas m’avait envoyée chez lui et m’avait demandé de « ramener les plus belles photos pour la prochaine couverture ».

Une fois sur place, devant ce monsieur aux épaules carrées moulées d’un T-shirt blanc, au crâne rasé, à l’oreille droite percée d’un anneau, au cou orné d’un cordon de cuir noir, je me trouvais bête. Bête d’avoir pu penser que pour lui, il n’était question que de simples photos. C’était bien plus. Pour cet artiste, ces photos étaient des œuvres qu’il avait accrochées soigneusement dans son bureau, dans son espèce de loft parisien dont on rêvait tous. Et je n’avais pas tout vu. Derrière cet immense espace de travail, se trouvait son studio. Ici, tout se passait. Et il voulait me le faire découvrir. « Je devais m’imprégner de l’esprit pour comprendre l’art » m’avait-il dit. Et pour ce faire, il avait son idée. Il me demanda de me mettre devant ce fond blanc et de jouer avec l’appareil photo.

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Je n’avais pas vraiment le choix. Sans quitter le mouchoir de mes mains, je me plaçais au beau milieu de cette antre de lumière et m’empressais de m’essuyer les narines coulantes entre chaque prise. Il tournait autour de moi, appareil en main, jouant avec l’espace, s’avançant et se reculant de mon visage détruit par la fatigue et les microbes. Et j’avais honte, honte de lui présenter ma peau blanchâtre, mes cernes noires et mon nez pelé par la morve. Mais tout ça lui plaisait à en voir la transe dans laquelle il était entré. Je ne pensais pas si bien dire. C’est lorsqu’il s’approcha un peu trop près que je ne pus retenir un éternuement et que j’aspergeai son objectif de morve sans l’épargner d’une seule goutte. Inondé. Il se recula un instant, me regarda avec dégout, voulut d’abord essuyer les dégâts avant d’avoir une illumination. « Un cadeau du direct » avait-il dit.

Quelques jours après, je recevais dans ma boite mail des nouvelles de ce loufoque photographe, contenant une cinquantaine de photos, avec dessus des apollons grecs recouverts de morve, mouchoirs sales à la main, nez irrités et yeux brillants. Comme texte, pas même un mot de salutation ou une formule de politesse, juste une phrase : « Merci pour l’inspiration ! ».

Au moins, la couverture de ce mois-ci sera adaptée à la saison.

great

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