Leçon n°34 : Souffrir d’hypersensibilité

Je souffrais d’hypersensibilité. Depuis toujours. Surtout depuis ce moment, où, par accident j’avais piétiné une fourmilière et que j’avais tué la moitié de ses habitantes. J’avais bien tenté de les ranimer mais rien n’y faisait. Paniquée, je m’étais mise à pleurer, et sous les cadavres gisants des insectes, j’avais compris que j’étais devenue une meurtrière, une personne sans cœur capable de tuer par inadvertance. Mais tous ces morts m’avaient submergée. Une par une, prise de remords et inondée de culpabilité, j’avais attrapé délicatement les petites fourmis ou les parties de leurs corps qui avaient survécues au massacre, et avais pris le soin de leur faire des funérailles dignes de ce nom.

L’un des pires moments de ma vie. Du haut de mes 12 ans, je m’étais effondrée et avais imploré le pardon à God, un gros bourdon passager que j’avais sacré Dieu des insectes. J’imaginais le reste de la fourmilière en deuil, à cause de moi, à cause de mes grosses tatanes, à cause de mes gros pieds pourris qui avaient détruit leur maison. Et je ne me le pardonnais jamais.

Il y eu aussi mes 15 ans, lorsque je m’étais enfermée durant 8 jours, pleurant dans ma chambre, refusant de me nourrir, écoutant en boucle « Everytime » de Britney Spears. C’était ce moment, quand j’avais appris que ma meilleure amie de l’époque s’était séparée du premier garçon qu’elle fréquentait depuis seulement 2 semaines et demie, elle qui pourtant ne lui prêtait aucun intérêt et qu’elle avait remplacé quelques jours après par Thibault surnommé d’un humour douteux « P’tit beau ».

A ce moment, mes parents avaient compris : Je vivais les évènements avec intensité. Tous les évènements. Pire que ça. J’étais une vraie éponge à sentiment, je n’avais aucun filtre et ressentais tout ce que l’univers pouvait subir. Les joies, les peines. Tout m’arrivait en pleine face et me retournait les tripes. C’était affreux

terrified

C’est donc dès ma jeunesse que ma mère m’avait emmenée pour la première fois chez Dr Ritz, psychanalyste diplômé d’Harvard, réputé comme l’un des plus grands dans son domaine. C’était une pointure, un maestro du cerveau, un médecin de renom et de talent. En quelques séances, il avait assouvi mes pulsions émotionnelles, avait calmé mes angoisses
sentimentales et m’avait appris à construire des filtres.

Mais aujourd’hui, à quelques jours de la rentrée, la panique me gagnait de nouveau. Assise dans mon canapé après des mois de rythme intense, je revenais pour la première fois sur les dernières semaines de ma vie. Tout n’était que folie. Mon échec amoureux avec mon patron, ma rencontre avec John, le mariage de Gertrude, mes vacances en famille. Tout était allé très vite. Et mon souffle s’accélérait, mon pouls s’emballait, mon cœur battait la chamade. Et d’un coup d’un seul, je sentais mon corps vaciller, mes jambes flageoler. Je redevenais une éponge à émotion. J’avais besoin de Dr Ritz. Et avant même de m’en rendre compte, je me retrouvais dans son cabinet.

Pourtant rien ne semblait pareil. Surtout lui. Dr Ritz n’était plus le même. Et ses pratiques non plus. Ce médecin si rationnel, si scientifique, si froid et concentré, ce cliché du parfait intellectuel, cette image même de la blouse blanche était devenue un papy grisonnant, aux mains douces mais toujours expertes, au regard chaleureux et bienveillant. Il m’allongeait et commençait la séance. Il me regardait droit dans les yeux, et petit à petit me poussait dans mon sommeil. Puis, lorsque j’étais sous son contrôle, totalement à sa portée, il me planta une aiguille dans le cou, puis deux autres dans chaque poignet. Il était devenu un médecin loufoque, un acupuncteur hypnotiseur, un espèce de gourou des temps modernes. Il m’avait détendue et lorsqu’il sentait enfin que j’étais prête, il me demanda la raison de ma venue. « Contrôler » avais-je lâché sans plus de précision.

Et alors que les larmes montaient comme à mon habitude, il me glissa sans un mot, me réveillant doucement de mon sommeil :  » Le contrôle détruit la vie, empêche l’imprévu, interdit le spontané. Osez vous noyer dans ce que vous ressentez vraiment et vous vivrez pour la première fois. Osez vous perdre dans vos sentiments et vous vous donnerez une chance, une chance de connaître le bonheur à l’état pur. »

euh

Il avait tout compris, Dr Ritz. Et je comprenais un peu plus à mon tour. Je ne contrôlais rien, je ressentais tout, j’étais Mary Bridgestone, entière et vraie. Sans filtre. Et je l’assumais enfin. Oui, je pleurais lorsque j’écrasais une fourmi, oui, je m’effondrais pour la séparation des autres, mais c’était moi, et j’en étais fière.

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4 réflexions au sujet de « Leçon n°34 : Souffrir d’hypersensibilité »

  1. Dans la catégorie « insectes et enfance », j’ai pratiqué l’élevage d’escargots jusqu’au jour où ma maman a découvert avec horreur le tiroir de ma chambre renfermant mon « merveilleux » trésors …

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