Leçon n°33 : Marier sa collègue

C’était le grand week-end. Celui où j’allais célébrer le plus beau jour de ma baleine préférée, l’instant de bonheur de ma collègue, la petite parenthèse enchantée de cette future mariée. Je quittais mes parents, mon petit copain au phallus en feu, et je rejoignais le Sud pour célébrer ce qui allait être un moment magique : le mariage de Gertrude.

J’adorais les mariages. Ces fêtes traditionnelles où le pire pouvait naître du meilleur. Rapidement, Oncle Bernard monterait sur la table, tirant le bras de sa femme, lui hurlant de l’accompagner. La grosse tante Berthe trébucherait sur ses talons trop hauts pour ses chevilles boursouflées, s’accrocherait à la nappe et finirait le massacre en emportant avec elle la table d’honneur. Et il y aurait la cousine, Aurélie, qui ne rêverait que d’une chose : être à la place de Gertrude. Et elle le ferait savoir. Habillée de sa plus belle robe blanche, elle défilerait comme sur un podium, sac bon marché dans une main, bouquet de fleurs dans l’autre, ayant pour seul objectif de voler la vedette à la mariée. Cette soirée s’annonçait magique. Magique.

party 2

Je tentais de m’installer confortablement dans les sièges trop petits de l’avion, relevant l’accoudoir, poussant du coude mon voisin, pliant mes jambes, creusant mon dos, recoiffant mes cheveux. Je tentais tout. Rien à faire. Et en vue du regard des hôtesses de l’air, ma souffrance se ressentait. Je les voyais, me sourire, se parler entre elles, recommencer et ricaner bêtement. Moi, luttant, dans ma belle robe de témoin, cheveux parfaitement coiffés, maquillage brillamment ajusté. Et devant mon inconfort, les hôtesses continuaient de jacter. Avant qu’une ne se décide enfin.

Quelques minutes avant le décollage, voilà qu’une de ces grandes gigues, perchée sur ses talons aiguilles instables, coiffée d’un chignon trop serré, moulée d’une petite robe qui enlaidirait n’importe quelle femme, s’approcha de moi et, chuchotant délicatement, tel un papillon se déposant sur une fleur, elle me glissa :

« Vous êtes Mary Bridgestone, n’est-ce pas ? C’est bien vous ? ».

A peine eus-je le temps de lui répondre, qu’elle me leva, me fit la bise, s’excusa du mauvais accueil et m’emmena immédiatement dans le cockpit. Je la suivais sans bien comprendre l’enjeu de mon intervention et souriais poliment au pilote qui se trouvait devant moi. Puis, les yeux brillants, elle s’adressa à la commandante, et, lui lança avec engouement : « Nous avons l’honneur d’accueillir la grande Mary Bridgetstone à bord aujourd’hui, la seule et l’unique, la volonté face aux causes perdues ».

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La pilote se leva, m’attrapa dans les bras et chaleureusement me remercia pour tout ce que j’avais fais, pour ma lutte éternelle pour les femmes, de mon engagement, de mon envie de faire bouger les choses. « Ne faites pas la timide ! » me disait-elle. Je ne faisais pas la timide. Encore moins lorsque j’eus dans les mains le micro, et que je dus me présenter à l’ensemble de l’avion. Et alors que mes mots s’agglutinaient dans le fin fond de ma gorge, l’hôtesse attrapa l’engin, et se chargea des formalités : « Chers clients, aujourd’hui, merci d’accueillir, la grande, la majestueuse, l’impertinente Mary Bridgestone, actrice pornographique ayant pour la première fois refusé la sodomie, combattante affirmée luttant pour le droit des femmes, dénonciatrice d’inégalité et d’injustices ! ». J’avais fait tout ça. Surtout, mon homonyme vivant en Islande.

Le voyage fut le plus long de ma vie : Je signais des autographes, prenais des photos, polémiquais sur des questions dont je ne connaissais pas les réponses. A mon arrivée, l’équipage avait réservé une limousine pour m’accompagner jusqu’au mariage. Je débarquai dans une voiture plus jolie que celle de la mariée, magnifiquement habillée, les bras encombrés d’un bouquet blanc offert par la compagnie, comblée par l’amour de fans0 que je n’avais pas. J’étais devenue la cousine Aurélie. Celle qui volait la vedette. Celle que n’importe qui aurait détestée.

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Mais Gertrude, comblée par l’amour, ne m’en voulut même pas. Pire, elle me remercia même. Ce fut le plus beau jour de sa vie. Et l’un des miens aussi.

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