Leçon n°27 : prendre le bus

Ça faisait longtemps, que je n’avais pas pris le bus. Le bus, c’est pas vraiment comme le métro. Le bus, le vrai bus, celui de la petite campagne, celui de chez mes parents, ce bus-là il n’est pas comme les autres. Ce bus rappelle des souvenirs, beaucoup de souvenirs. Des souvenirs de cet imbécile de Ronald qui m’appelait grosse boulette alors que lui-même portait un nom de restauration rapide. Des souvenirs de ce débile de Georges qui m’avait poussée de plein pied, s’agrippant aux deux barres du bus. Des souvenirs de cette conne de Tiphaine qui m’avait collé un poisson de la taille de mon cul sur la tête avec de la glue. 

Je n’étais pas vraiment la Mary sexy et sûre d’elle que je suis aujourd’hui. Non, je ne l’étais vraiment pas. Je me revoyais, avec mes cheveux frisés que je prenais soin de coiffer et d’attacher en jolie queue-de-cheval assise au premier rang de Madame Bonifassio en classe de latin, sans pourtant jamais rien n’y comprendre. Elle m’appelait son rayon de soleil. J’étais son rayon de soleil. 

Le sien uniquement. Les autres me détestaient. Toute cette haine devait cacher un profond engouement pour ma personnalité. En vrai, ils m’adoraient. Les petites baffes sur l’épaule dans l’escalier, les insultes, les petits pois dans le visage à la cantine, les culottes remontées jusqu’au cou. Tout ça n’était qu’amour.

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Ces années étaient les pires de ma vie. Moi, toute petite, voulant seulement m’intégrer à ce groupe que j’aimais tant. Je les regardais, admirative. Il y avait Victoria, la fille du médecin du quartier, la plus intelligente de la classe, la chef de bande, la populaire du collège, celle que je rêvais d’être. Et il y avait son clan. D’abord Sandy, la meilleure copine moche mais à l’humour débordant, celle qui comble les silences gênants, celle qui met l’ambiance et t’assure une boum réussie. Puis, Juliette, la bourgeoise superficielle qui, à déjà 10 ans, écrit au sein de prestigieuses écoles de commerce et dont le porte-feuille de papa lui assure gloire et succès. Elles étaient le top, que je vénérais mais qui me méprisait, le trio infernal, les reines du bac à sable. 

Assise dans ce bus, je me remémorais tous ces moments, ce trio et ma tristesse. Mais surtout,  assise dans ce bus que je n’avais pas pris depuis une éternité, je voyais enfin le présent. Et si le passé faisait parfois souffrir, le présent vous offrait du bonheur. Et sous mes yeux écarquillés, je le voyais, mon bonheur. Comme une revanche, j’apercevais le trio au fond du bus. Et comme si rien n’avait existé, comme si l’enfance était une parenthèse où tout était excusé, elles s’approchaient de moi et venaient aux nouvelles. Et ces filles que j’admirais tant étaient devenues une pâle copie d’héroïnes stupides de séries américaines. Elles n’étaient plus en rien ces femmes à la volonté absolue, ces personnes que je rêvais de devenir.

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Sans un mot, je les saluais, sans même m’égorger à leur hurler mon bonheur, et je m’asseyais, fière d’être qui j’étais et de n’avoir gardé pour modèle que mes rêves. 

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2 réflexions au sujet de « Leçon n°27 : prendre le bus »

  1. Cette leçon de vie m’a beaucoup touché, merci à toi pour cet article émouvant. C’est vrai que l’on ne se rend pas compte étant enfant que le bonheur, c’est plus qu’être la plus populaire, la plus jolie ou encore la plus fortunée… Heureusement que ça change avec le temps et que l’on se rend finalement compte que ce sont une multitude de petites choses qui font le vrai bonheur de la vie!

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