Leçon n°20 : Devenir une star

Enfin, on me reconnaissait. Enfin j’allais devenir cette célébrité acclamée, cette icône des jeunes. On m’avait contactée. C’était un matin. Jeudi. Ou vendredi. Je ne me souvenais pas très bien. Encore ensevelie sous les couettes, les yeux mi-clos, tentant d’éteindre mon réveil, j’attrapai instinctivement mon téléphone qui n’affichait rien d’autre qu’un unique mail. Mais ce mail anodin retint mon attention. Alors que je m’attendais à une pub pour le maquillage bio, une pétition pour la sauvegarde des fourmis géantes d’Australie ou une promotion sur un lot de petites culottes taille XXL, je trouvais finalement une demande signée d’un clavier inconnu. Étrange. Et lorsque j’ouvrais enfin, je découvrais le premier jour du reste de ma vie. Tout était clair. Un éditeur m’avait enfin repérée. Il l’avait écrit, noir sur blanc :  » Au détour d’un article de ‘Qui l’eut cul ?’, j’ai découvert votre plume et ne peux m’en passer. Si le contenu n’attire que peu le regard, votre talent le captive et le garde prisonnier. Écrivez-vous ? Avez-vous pensé à publier un livre ? Il est temps d’exploiter ce cadeau du ciel. Rencontrons-nous pour partager ce projet.. » Oui, mon talent captivait, oui, c’était un cadeau du ciel, et oui, je décidais de me jeter à l’eau pour l’exploiter enfin.

Un talent, j’avais un talent. Ma mère me l’avait toujours dit, elle qui un jour avait consulté une voyante et que, sans détour, celle-ci lui avait annoncé qu’elle donnerait naissance à un artiste. C’était moi, l’artiste.

fantastic

Pianotant sur les touches à toute allure, je me hâtais de répondre à cet inconnu pour convenir d’un rendez-vous. Je laissais mes doigts glisser sur le clavier, le coeur lourd et l’émotion palpable. Entre deux phrases, j’envoyais à mon entourage les nouvelles : ils devaient savoir que j’allais devenir une star. Je m’imaginais déjà, adaptant mon oeuvre au cinéma, refusant les plus grands acteurs pour jouer le rôle principal, laissant sa chance au petit débutant. On me nommerait aux oscars, m’inventant un prix : celui de la plus grande écrivaine de tous les temps. Je monterais les marches, les larmes m’aveuglant, les mains tremblantes et, attrapant la statuette dorée, je remercierais le monde entier en commençant par moi-même. C’était sûr, la voyante avait raison.

Rapidement, le rendez-vous fut fixé. Mardi soir, 19h, je me retrouvais en face d’un quarantenaire sexy, aux cheveux grisonnants naissants, aux petites lunettes rondes qui s’appuyaient sur son nez fin et mettaient en valeur ses billes bleues. Un Franck Dubosc version censurée. Je le voyais me dévorer du regard, ne croyant pas que tant de talent pouvait demeurer dans un corps de déesse. Non, beau mec, tu ne rêves pas, la femme parfaite existe. Sûre de moi, je jetai mes cheveux avec force, brassant l’air, désarticulant mon cou. Je sirotais mon sirop Kiwi-Fruits des bois et ne le quittais pas des yeux, espérant qu’il me propose un contrat juteux.
Et George Clooney commença son discours,. Il remonta la manchette droite de sa petite chemise bleue puis la gauche, avant de déboutonner le premier bouton de son col. Sans me quitter des yeux, il attrapa une cacahuète qu’il goba immédiatement, avant de me faire un clin d’oeil, terminant par lécher le sel qui était resté accroché sur le bord de sa lèvre inférieure. Tout de même étrange cet homme. Un peu surprise, j’attachai mes cheveux, détruisis le peu de sex-appeal que j’avais jusqu’alors entretenu et le lançai sur le projet.
Et tout s’effondra. Le souffle court, il me détailla, sans omettre un détail, comment il avait découvert mon existence. Très vite, j’appris que nos magazines voyageaient partout, et dans ce cas, que le numéro 1254 du 23 Juillet 2014 avait fait escale dans le Sud de la Californie, dans un motel nommé « Call me Girl » sur la route 58. Et d’un bouton, il passa à deux, ouvrant un peu plus sa chemise avant de continuer son argumentation. Alors, il me conta ce moment où, lassé de ces rendez-vous d’homme d’affaires, il avait attrapé son magazine préféré, lu quelques articles et était tombé sur sa révélation : «  Pourquoi les femmes aiment la fellation?« . Il le consuma, l’absorba, ne laissant pas une miette aux clients à venir. Et après avoir relu chaque syllabe, il se pencha sur l’auteur. Plus de suspens, l’auteur, c’était moi. Il entreprit des démarches pour me retrouver, sauta dans le premier avion, abandonnant toute rationalité. Comme il me le rappelait, laissant apparaître quelques poils noirs sur son torse, « si la théorie est si bonne, la pratique doit être excellente« .
pervert
Et comme je le souhaitais tant, il me proposa un contrat juteux. Au sens propre. Il me tendit un stylo, sortit une tonne de papier et, le sourire illuminant son visage, me proposa un rôle d’actrice porno dans une sitcom hollandaise au titre imprononçable : « De hardheid van een veer » à traduire par « La dureté d’une plume« . 
Sans un mot, je me levai, le regardai une dernière fois, et, cachant mes fesses sous mon grand manteau vert, je fuis du bar, l’air décontenancé, partagée entre le rire et la peine. En fait, non, rien n’y faisait : le rire l’emportait.
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17 réflexions au sujet de « Leçon n°20 : Devenir une star »

  1. Hahaha, j’ai tellement ri (bruyamment, ce qui a un peu surpris les personnes se trouvant à mes côtés) !! Mes abdos te remercient 😉 (et les gifs : à faire se plier en deux les gardiens du temps dans Fort Boyard)

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