Leçon n°18 : Soutenir Gertrude

Arrivée à la cantine, je retrouvais Gertrude complètement anéantie, tête dans la purée, larmes remplaçant la sauce. Une part de moi ne put s’empêcher de se réjouir. C’était sûr, elle s’était séparée de sa grande tige. Enfin, tout rentrait dans l’ordre. Gertrude redevenait ma petite boule célibataire. Je m’assis auprès d’elle, lui tapotai l’épaule comme signe de soutien et attendis qu’elle dévoile naturellement son précieux mal-être. Et elle me balança tout d’un trait.

Elle me raconta comment Yoann l’avait emmenée se promener hier, lui avait réservé une jolie table sur le bord de la seine glaciale, et comme il  avait tout organisé. Il savait ce qu’il allait lui faire subir. Yoann l’aida à asseoir son derrière imposant, lui tendit la carte et lui proposa de choisir le vin. Gertrude me raconta combien elle aimait boire du vin avec lui, sentir l’alcool gratter son palais, remplir son estomac avant de lui faire tourner la tête. Elle m’expliquait tous les détails : l’odeur de poisson du fleuve, les huîtres à moitié fraîches et la tentative de main sous la jupe pour trouver la moule perle. Tout sonnait comme un rendez-vous parfait.
Mais alors qu’elle avalait deux par deux ses frites surgelées, le grand blond attrapa un papier dans le fond de son manteau et commença un discours. « Des ruptures » pensa-t-elle. C’était prévisible, tout était trop beau.
Il lui déballa tout l’arsenal. Mais à la grande surprise de Gertrude,il ne voulait pas se séparer. Pire, il lui dégueula des mots d’amour, lui parla de vie, d’éternité même, et termina en sortant une bague. Une demande en mariage. Improbable. Cette dinde de Gertrude avait eu une demande de mariage avant moi. Après à peine un mois. C’est que son sextoy avait dû lui apprendre des choses incroyables durant ces années incalculables d’abstinence. Et à ce moment, Gertrude m’expliqua comment elle prit ses gros poteaux à son cou, comment elle traça à l’allure d’un phoque sur la banquise, comment elle fuit lamentablement. Le seul homme capable de lui faire une déclaration avait agi et cette gourde avait pris peur.
Mais le plus improbable restait à venir. Cette homme, ce courageux Yoann ne renonça pas et si certains auraient pris ce refus comme une chance, lui le prit comme un échec. Plus encore, comme le drame de sa vie.

C’était à moi d’intervenir. Si je voulais jeter la baleine à l’eau, il me fallait du renfort. J’introduisis la purée pas cuite dans la bouche de l’oisillon et appelai d’urgence Colin, le plus gentil stagiaire du monde, pour qu’il m’apporte son soutien. À deux, on est plus fort et c’était bien ce que j’avais l’intention de prouver à Gertrude. Colin se chargea de la diversion, utilisant son petit cul rebondi comme arme massive. Personne ne pouvait détourner le regard de ses fesses musclées traversant la cantine au rythme des fourchettes entremêlées. Je profitai de cet instant de répit pour attraper Gertrude, la remonter à bout de bras dans le bureau, et la sauver des regards inquisiteurs des collègues.
La sueur sur le visage, les joues boursouflées et le regard vide, je portais seule ce puits de larmes nourries aux plaintes. Et alors que la situation était à son paroxysme, alors que les auréoles apparaissaient et que je hurlais à Gertrude que la situation s’arrangerait, je croisai l’homme de ma vie à la sortie de son bureau. Je jetai Gertrude dans le placard à balais qui longeait le couloir, la laissant s’écrouler de tout son plein, arrachant son collant déjà effiloché et cassant son poignet trop faible pour supporter l’impact. Je l’entendis crier comme un porc que l’on égorge mais, trop préoccupée par ma propre vie, je recouvris son visage d’une serpillière et fermai la porte. Thomas s’approcha de moi et, un petit sourire aux lèvres, me lança, avant de reprendre sa course,  « il faudrait qu’on prenne un café, on a des choses à se dire il me semble » . Je marmonnai un « oui » furtif, attendais qu’il s’éloigne et ouvris la porte pour récupérer mon colis.

Surexcitée par la nouvelle, je me précipitai sur le corps presque sans vie de ma collègue, lui hurlant sans tact que l’homme de ma vie se manifestait enfin et que je serai bientôt madame Thomas. Gertrude s’effondra un peu plus et, non conciliante pour un sou, je lui scandai de faire un effort et de se réjouir pour moi. Et alors que je ne savais plus quoi faire, j’aperçus tendant un téléphone, le petit cul de Colin s’approcher. « Gertrude, l’homme de ta vie veut te parler » lui dit-il. Sous les balais détruits, le poignet déglingué et le visage en pleurs, Gertrude tendit la main et attrapa enfin son destin. Je vivais à ce moment la plus pathétique réponse de demande en mariage, le cul dans un seau, le jean trempé de javel. Gertrude allait se marier, à mon plus grand malheur bonheur. Et moi aussi, c’était sûr…

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