Leçon n°16 : Draguer son boss

J’avais les petits papillons dans le ventre, les étoiles dans les yeux, la salive au bord des lèvres. C’était une évidence : j’étais amoureuse. Thomas, Thomas. Il me laissait songeuse. Son regard noir, son corps à peine musclé, son air supérieur. Tout me séduisait. J’écrivais comme une enfant attardée les lettres de son nom, les surlignant au stylo rose. Je l’adorais. Et surtout, il m’adorait. Je le savais. Je l’avais vu dès le premier jour. Dès l’instant où il avait croisé mon regard, dès que j’étais entrée dans le grand hall et qu’il m’avait chaleureusement accueilli. Il m’avait présenté les locaux et avait insisté sur l’emplacement de son bureau.  » Au bout du couloir, excentré, enfoncé en profondeur » avait-il insisté. Il ne m’en fallait pas plus, je n’étais pas dupe, j’avais compris la métaphore. Et je revoyais sa bouche bousculer le mot bout, son regard s’intensifier en prononçant « enfoncé » et son excitation atteindre son paroxysme lorsqu’il percuta avec envie « profondeur« . Il ne perdait pas de temps. C’était un rapide mon Thomas. Un de ceux qui citait Shakespeare et qui hurlait sur le toit de building New-yorkais que tout pouvait s’envoler en un souffle. Un fou ce Tom. Oui, on s’appelait par nos surnoms. Il m’avait dit de l’appeler Tom et m’avait surnommé princesse. Comme le chat de ma voisine mais en beaucoup plus sexy. Princesse. J’étais sa princesse.

Et là, en ce week-end de détente, en ce moment de réflexion, j’eus cet élan de motivation, cet instant de courage où tu te jettes à l’eau. Après de longues hésitations, des heures d’appel avec Bridget, des discours de mon frère et des menaces de célibat éternel de ma mère, je me décidai enfin : l’amour était un cadeau et il était temps qu’on me déballe. Arrache-moi le nœud, grand fou!

Ni une ni deux, je saisis mon téléphone et envoyai un texto à Thomas. J’écrivais sans retenu, osant enfin déballer mon amour caché, mon fantasme vivant, mon évidence romantique. Il me rendait folle et je lui disais. Oui, je balançais, à la limite de l’indécent, je laissais mes doigts glisser sur le clavier comme ils rêvaient de glisser sur son corps. Au rythme de mon souffle cadencé, j’enchaînais les avances et lui proposais avec aplomb un verre autour d’une table sombre dans un recoin secret de Paris. Il était temps qu’il apprenne qu’il était l’homme de ma vie.

Forte de mes expériences passées, je relus le message et me décidai à l’envoyer. D’un clic, d’un seul, je venais de changer le cours de ma vie. Je ne lâchais pas le téléphone, qui se greffait au fil des secondes dans le creux de ma main. Plus rien n’avait d’importance, seule sa réponse m’importait. Et je n’étais qu’une immense flaque de stress, une adolescente pré-pubère, une hystérique passionnée. Et ces secondes semblaient sans fin. Je regardais mon téléphone enfermé dans ma main qui ne voulait plus le lâcher. Et j’attendais, encore et encore, mains moites, sueur au front, cœur battant. Une vraie épreuve du bac, un jour de passage de permis. Ces quelques secondes, ce petit moment d’attente d’une réponse était un calvaire. Et on prétendait que la technologie nous simplifiait la vie. Baliverne. Je n’étais pas patiente, et encore moins lorsque l’on parlait de mon vagin amouraché. Je voulais une réponse, et tout de suite. Et les minutes défilaient sans une pointe de réconfort. Rien, pas une réponse. Le temps devenait un siècle, et mon portable une obsession. Et comme un signe de renaissance, comme un souffle d’espoir, je vis s’afficher les petits points de la délivrance, les points qui m’annonçaient une réponse proche. Il écrivait. L’homme de ma vie m’écrivait son amour. Probablement. Et le sourire aux lèvres, je levais au ciel mon téléphone, ne quittant pas une seconde les trois petits points de l’avenir. Et 3 petits points, et 3 petits points, et 3 petits points. Je tournoyais, chantonnais, envahissais mon cœur de bonheur. Thomas écrivait un roman, se confiait sans limite. Je le sentais.

Mais après plusieurs minutes, après plusieurs très longues minutes, les 3 petits points restaient 3 petits points. Et mon téléphone bloquait sur le message de ma vie. Rien n’y faisait. Le tapoter, le secouer, l’éteindre. Rien. Il n’était qu’un écran figé. J’appelai immédiatement l’après-vente, leur déballai tout le scénario : mon âme sœur, le message, les 3 petits points. Il avait mon destin entre les mains. « Pas de solution« . Il n’avait pas de solution. Le gros tas de l’Apple Store n’avait pas de solution. Le prince de mes rêves m’avait donné sa réponse et l’incapable raté n’avait pas de solution. « Passer dans la journée » continuait-il sans mesurer la situation. Et tout s’effondrait. Et si Thomas m’avait répondu que non, il ne voulait pas de moi. Et si ce bug était un signe. Et si j’avais fait la pire erreur de toute ma vie. Et si j’avais tort depuis le début. Je n’aurais jamais dû, je n’aurais pas dû oser, je n’aurais pas dû me dévoiler. J’avais envie de vomir. Parfait. Le vomi, c’était parfait. C’était décidé : Demain, je serai malade. Jusqu’à la fin de l’année.

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