Leçon n°14 : Faire les soldes

Moi, Mary, haineuse des magasins, je me lançais dans une fine affaire : les soldes. Seule, bravant les rayons, affrontant les prix, j’allais dévaliser les allées et remplumer mon armoire vide. Je n’avais pas peur et tentais même les magasins un samedi. Quitte à être un soldat, autant l’être dans une guerre qui en vaille le coup. Les magasins m’horripilaient. Vraiment. Ces gens passionnés de chaussures, ces femmes s’arrachant les vêtements en main, ces enfants hurlant dans leurs poussettes trop petites, ces maris devant les cabines d’essayage. Un puits de clichés, une mine de stéréotypes. Mais aujourd’hui je n’avais pas le choix, comme disait ma mère, j’étais « fagotée comme une merde« . D’après elle, rien n’allait. Mon jean troué à l’entrejambe, mes chaussures aux talons déglingués, mes écharpes à la laine peluchée. Ce n’était pas nouveau : la mode ne m’intéressait pas et je n’y prêtais aucune attention.

Mais il y avait une chose que j’aimais : les ruelles blindées. Pour moi, c’était comme un grand spectacle, un miroir de la société, un reflet du monde. Tout s’y entremêlait. Autour de moi, je voyais cette beauté fatale aux jambes élancées à la recherche d’un énième sac, ce petit monsieur chapeau sur la tête et sourire aux lèvres, cette femme d’affaire aux mains envahies d’achats, et ce SDF dépassé par un tel engouement. Tout allait si vite dans cet univers coupé du monde. Et ça courait, d’un sens à un autre, pour obtenir le meilleur prix ou la plus belle paire de boucle d’oreilles. Horripilant je vous ai dit.

Pourtant, à ma grande surprise, à l’instant où je plaçai mon premier pied dans ce magasin au nom qui m’échappe, je devenais à mon tour une hyène assoiffée d’escarpins, un Lucky Luke de la ballerine, prête à abattre quiconque se mettrait en travers de mes nouvelles trouvailles et moi. Comme un agent secret, je voguais de cintre en cintre, aveuglée par la lumière blanche et n’entendant que la musique trop forte de la boutique. Je bousculais les femmes, les hommes, les enfants, les nains, les obèses, les anorexiques, les grands, les petits. Je n’avais plus d’âme, j’étais possédée par le démon de l’achat. Moi, si pure, luttant contre la société de consommation, j’étais atteinte à mon tour par le virus de la dépense.

 J’attrapais tout sur mon passage. Et là, j’aperçus au loin mon bijou, celui qui allait faire de moi une femme comblée, celui qui remplacerait tous les phallus du monde. Posé sur son siège royal, trônant au milieu de l’enseigne, je voyais le sac de mes rêves même si habituellement, je ne rêve jamais de sac. De son anse en cuir marron foncé à sa fermeture dorée, il était parfait. Sur le coté, une poche de la taille de mon poignet, offrirait à mon portable une assise parfaite. A l’intérieur, une doublure en tissu soyeux donnait au trésor une pointe de classe en lui laissant son caractère baroudeur. Ce sac m’appelait, hurlait mon prénom et me suppliait de l’attraper. Comme une fusée, je poussai la petite brune qui bouchait le passage, et trottinai dignement jusqu’à ma destinée. A peine eus-je le temps de me jeter sur mon précieux, qu’une décolorée l’attrapa sans même un mot d’excuse. Impossible de lui courir après, elle avait fui à toute vitesse et m’avait laissée, affalée sur le sol, le cœur en morceaux.

Mais héroïquement, j’entendis résonner dans mes tympans, l’écho de l’espoir : « Bonjour Madame, puis-je vous aider ?« . J’étais désemparée, à tel point qu’à la vue de ce beau métisse, mon vagin ne réagit même pas. Lui qui habituellement aurait déjà dégainé le numéro de téléphone, n’était à ce moment qu’un tunnel ramolli sans ambition. Je n’entendais que mon âme en deuil et ne pouvait que conter l’histoire d’amour fabuleuse et furtive de ce sac et moi. Mais la tablette de caramel devant moi n’avait pas dit son dernier mot, et, comme un souffle de bonheur, il s’absenta quelques secondes. Victorieux, illuminé par les néons, il avança, en slow motion, sac à la main, sourire aux lèvres, et, sans me laisser la chance de le remercier, il déposa l’objet dans mes bras, me souhaitant une bonne fin de journée.

Je restais quelques instants assise sur le podium de présentation, admirant le petit cul de mon sauveur s’éloigner, à la recherche d’autres âmes à secourir. Et, comme un élan de lucidité, Mary et son utérus cœur revinrent au galop. Tout prenait de son sens et le sac n’avait plus aucune importance. J’insultai de nouveau la consommation ostentatoire, citai quelques vers de Thorstein Veblen et hurlai éloge à mes pantalons troués. Je jetai le sac, courus après l’homme à la peau dorée et, ne me laissant aucune chance d’hésiter, je l’abordai et lui lâchai : « Désolée, j’ai oublié de vous remercier, mais, on se connait non ? ». Oui, en 2015, je vous avais prévenu, je prends ma vie en main et pas des sacs débiles.

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