Leçon n°12 : Rêver de choses surréalistes

C’était dingue, la rentrée ne me réussissait vraiment pas ! Mes nuits étaient un cauchemar, au sens propre. Impossible de fermer l’œil sans rêver de choses horribles. Immédiatement, en apprenant la nouvelle, ma mère m’avait incendiée et ordonné de manger moins gras, mon frère de faire plus de sport et Bridget de trouver un mec. J’avais pourtant tout essayé, mais rien n’y faisait, mes nuits étaient toujours une catastrophe. Surtout cette nuit.

Le scénario catastrophe, un remake du 11 Septembre en version révolution française. A peine endormie, je me retrouvais assise dans les bureaux du journal satirique Charlie Hebdo, autour d’une grande table, avec tous ces illustrateurs que je ne connaissais que de renom. Je voyais tout le monde, parfaitement : tous leurs traits de visage, de la branche de lunettes jusqu’à la pointe de la boucle des cheveux. Charb, au milieu, assis en chef de file. Tout autour une ribambelle de génies : Cabu, Tignous, Honoré, et tous les autres.

C’était dingue. Je ne lis même pas ce journal. Mais là, comme une habitude, je voyais tout ces gens qui m’étaient, quelques minutes avant de m’endormir, presque des inconnus. Et on parlait, on rigolait, on échangeait des idées, parfois sans grand tact, sans aucune diplomatie. Mais c’était nous.

Et tout s’arrêta. En quelques secondes, je vis gisant sur le sol ces corps, retirés de vie, inertes, dépossédés de leur talent. De simples corps. Et moi, je me levai doucement, j’attrapai du regard toutes ces atrocités et je m’assis de nouveau sur ma chaise, fermai les yeux une poignée de minutes et, les ouvrant de nouveau, ne reconnaissait plus rien. Tout avait changé autour de moi.

Un grand vide noir. Moi, au milieu. Puis des lettres tombaient tout autour de moi. D’abord, un C, puis un I, un E, un A, un H, un L, un R. Les lettres ne s’arrêtaient pas de tomber, j’hurlai, j’hurlai si fort que mes poumons me brûlaient, que mon cœur s’accélérait à chaque cris. Je courrai, loin, le plus loin possible. Lorsque je m’arrêtai enfin, je me retournai et pus lire, tout au loin, en très gros, « Je suis Charlie« . Plus rien n’avait de sens, ces lettres se transformèrent en des millions de personnes, en millions de petites mains qui s’entremêlaient entre elles. Je n’avais qu’une envie, revenir vers elles, et à mon tour les attraper pour ne plus jamais les lâcher. Tendant les deux bras, aussi loin que je le pouvais, je saisis l’une d’entre elle, le sourire béat, la serrant contre mon cœur. Et cette main, cette main si forte, se mit à saigner, et me supplia de l’aider. Et je ne pouvais rien faire. J’étais impuissante. Je voyais cette main, si bienveillante mourir entre les miennes. Je la déposai au sol, lui promis de chercher à comprendre, et m’assis à ses côtés. Je me recroquevillai, me barbouillai le visage et regardai autour de moi.  Tout était noir. Aucune lumière. Rien. Le vide. Et lorsque je pensais être perdue, je vis au loin des milliers de mots courir vers moi. Je voyais « liberté », « république », « crayons », »expression », « unis ». Je me relevai, et, comme un secret que seul un rêve détient, j’avais tout compris. Ces mots se transformèrent, et, devinrent des centaines d’hommes. Ils réveillaient en moi des souvenirs d’enfance, des sortes de chevaliers sans chevaux, de cowboys sans chapeaux, d’avocats sans toges, de super héros sans pouvoirs. Ils étaient puissants, ils étaient rassurants, ils étaient l’espoir. Et chacun de leurs pas recouvraient le noir de blanc, illuminant le sol. Ils passaient devant moi, et l’un d’eux s’approcha. Il me tendit la main, je l’attrapai du bout des doigts et, avec sans froid et courage, il me dit « N’aie pas peur, l’histoire est encore longue, mais nous l’écrirons ensemble ».

Réveil en sursaut, sueur sur les tempes, et draps complétement trempés. Ce matin était mouvementé. Ou ai-je bien pu trouver de telles idées ? Parfois mon imagination est sans limite ! Un attentat en France ? Contre la liberté d’expression ? Qui voudrait lutter contre une liberté ?! Tout ça n’avait pas de sens.

Heureusement ce n’était qu’un mauvais rêve. Je devais écrire un article au travail :  « l’utilisation des préservatifs ; pour ou contre?« . Je comptais sur mes talents de rédactrice pour élever le niveau du débat et lancer quelques piques bien placées aux chrétiens et à leur incroyable réticence aux protections lors des rapports sexuels. Je n’avais pas l’attention de prendre des gants. Vraiment, heureusement qu’en France, on ne tue pas des gens pour ce qu’ils pensent.

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